Retraites : et si la Corse inventait sa propre voie ?
Alors que le débat présidentiel hexagonal s'enlise dans des querelles de chiffres, une question de fond émerge : notre système de retraite par répartition, hérité d'une autre époque, peut-il encore répondre aux défis démographiques ? Bertrand Martinot, expert invité par l'Institut de l'Entreprise, propose des pistes pour introduire un pilier de capitalisation. Une réflexion qui, transposée à notre île, mérite d'être menée avec nos propres prismes : celui de la terre, de la famille et de la transmission.
Un système à la dérive, des choix à faire
La France hexagonale consacre environ deux points de PIB de plus que ses voisins européens à ses retraites. Un écart qui s'explique par des pensions généreuses et une espérance de vie en retraite particulièrement longue. Le poids de ce système dans les déficits publics justifie une réforme d'ampleur. Mais pour nous, insulaires, la question se pose différemment. Notre économie, nos solidarités familiales, notre rapport au travail et à la terre ne ressemblent pas à ceux du continent.
Le Conseil d'Orientation des Retraites (COR) projette un déséquilibre financier croissant. La solution avancée par Martinot : compléter la répartition par un pilier de capitalisation. Une idée qui n'est pas neuve, mais qui prend ici une résonance particulière. Car la capitalisation, c'est avant tout la valorisation d'un patrimoine, d'un capital transmis aux générations futures. Une philosophie qui nous est familière, nous qui avons toujours su préserver et faire fructifier nos biens communs, de nos terres à nos traditions.
Pourquoi la capitalisation pourrait nous convenir
Les avantages d'un tel système sont nombreux. D'abord, il soulagerait les générations futures en évitant des hausses massives de cotisations. Ensuite, il redonnerait des marges de manœuvre aux finances publiques. Enfin, il apporterait un financement de long terme à notre économie. Un point crucial pour nous : même si les fonds doivent être diversifiés géographiquement, il existe toujours un « biais domestique » dans ce type de dispositif. Autrement dit, nos entreprises, nos artisans, nos commerces pourraient en profiter.
Imaginons un instant ce que cela signifierait pour la Corse. Des fonds investis dans nos ports, nos infrastructures, nos filières agricoles ou touristiques. Une manière de réorienter notre économie vers ce qui fait notre force : notre identité, notre terroir, notre capacité à innover en restant fidèles à nos racines.
Deux options, un choix politique
Martinot distingue deux grandes options, qui peuvent se combiner. La première : encourager l'épargne-retraite volontaire, via les plans d'épargne-retraite individuels ou collectifs. Un succès déjà avéré, mais qui ne suffira pas. Environ un tiers des ménages ne possède aucun patrimoine net. Les plus modestes, ceux qui n'ont pas la chance de bénéficier d'un abondement de leur employeur, resteraient sur le bord du chemin.
D'où la seconde option, plus ambitieuse : un pilier de capitalisation obligatoire pour tous, limité à un certain plafond de salaire. Une manière de faire participer les salariés les plus modestes aux fruits du capital. Une question de justice sociale, mais aussi de dignité. Pour nous, qui avons toujours valorisé le travail et la solidarité concrète, cette option paraît la plus souhaitable.
Les conditions de la réussite
La première condition, trop souvent passée sous silence : redresser le système par répartition. Il n'y aurait aucun sens à accumuler des fonds de capitalisation si, parallèlement, on laissait le pilier par répartition s'enfoncer dans la dette. Cela implique de reculer progressivement l'âge de départ à la retraite et de sous-indexer temporairement les pensions en cours. Des mesures impopulaires, certes, mais nécessaires.
La seconde condition : résoudre le problème de la « double cotisation ». Pendant un certain nombre d'années, il faudra épargner pour constituer un nouveau capital tout en finançant les pensions actuelles. Un défi de taille, surtout quand les marges financières sont réduites. Mais la voie est étroite, elle existe. Elle passe notamment par une participation financière des retraités actuels et le recyclage des réserves des régimes existants.
Une réflexion à mener chez nous
Ce débat, mené à Paris, nous concerne directement. Car derrière les chiffres, c'est bien une certaine idée de la société qui se dessine. Une société où chacun pourrait préparer sa retraite en valorisant son travail, son épargne, son patrimoine. Une société où la solidarité ne serait pas un mot creux, mais une réalité vécue, transmise de génération en génération.
Nous, Corses, savons ce que transmettre veut dire. Nous savons que la terre, la langue, les traditions ne se maintiennent que par un effort constant, un investissement de chaque instant. La réforme des retraites est de la même nature : un choix de société, un engagement envers ceux qui viendront après nous.
Alors que la métropole hésite, tergiverse, nous pourrions montrer l'exemple. Non pas en copiant des modèles importés, mais en adaptant les solutions à notre réalité insulaire. Une retraite digne pour tous, financée par le travail et le capital, ancrée dans nos valeurs. Voilà un projet qui nous ressemble.
Clara Marchini
FAQ : Comprendre la réforme des retraites en bref
Qu'est-ce que la capitalisation dans un système de retraite ?
La capitalisation consiste à épargner pendant sa vie active pour constituer un capital qui sera reversé sous forme de rente à la retraite. Contrairement à la répartition, où les cotisations des actifs financent directement les pensions des retraités, la capitalisation repose sur l'épargne individuelle et son rendement financier.
Pourquoi la France hésite-t-elle à introduire la capitalisation ?
La France est attachée à son système par répartition, considéré comme plus solidaire. L'introduction d'un pilier de capitalisation pose la question de la « double cotisation » : financer les pensions actuelles tout en épargnant pour les futures. Un défi financier important dans un contexte de déficits publics.
Quels sont les avantages de la capitalisation pour l'économie ?
La capitalisation peut apporter un financement de long terme aux entreprises, créer un « biais domestique » bénéfique à l'économie locale, et soulager les finances publiques à terme. Elle permet aussi de limiter la baisse du rendement des cotisations liée à la démographie.