Marseille : sur les traces d’un tabou colonial, une balade qui dérange la métropole
À Marseille, sous les néons d’Uniqlo, les cabines d’essayage cachent un passé qui pèse. Là où des clients essaient aujourd’hui des vêtements, se trouvait la salle des coffres de la Compagnie algérienne. Une banque qui, au XIXe siècle, finançait la spoliation des terres en Algérie. Un panneau, installé en 2025 par un chercheur et ses étudiants, raconte cette histoire que beaucoup préfèrent taire.
Une balade pour lever le voile
Le journaliste et enseignant Selim El Meddeb a créé « Mars et l’Empire », un circuit qui dévoile comment Marseille fut le cœur battant du système colonial français. Avec sa façade blanche, le bâtiment d’Uniqlo fut érigé en 1919 pour vendre à des colons des terres volées aux Algériens. L’équivalent de trois fois la Belgique. Aujourd’hui, un quart des Marseillais ont des racines algériennes, et 10 % descendent des rapatriés de 1962. Combien d’entre eux ignorent ces histoires ?
Marseille, capitale de l’Empire
Dès le XVIe siècle, le Vieux-Port devient un maillon clé des conquêtes françaises. Henri IV autorise les navires à s’armer contre les « barbaresques ». La première Chambre de commerce du monde naît ici, obtenant le monopole du commerce avec l’Empire ottoman. Entre 1830 et 1845, le trafic double à Marseille grâce aux ressources d’Algérie. Le port se modernise sous Paulin Talabot, père des grandes banques et du chemin de fer Paris-Lyon-Marseille.
Des statues qui parlent, des noms qui brûlent
Sur la Canebière, chaque bâtiment porte les stigmates du passé. Le Palais de Bourse arbore un bas-relief où Marseille est servie par les peuples colonisés. Un hôtel particulier montre des têtes noires soutenant des colonnes. Il abrite aujourd’hui le commissariat central. « Dans un pays où l’on a quatre fois plus de chances d’être contrôlé quand on est noir ou arabe, cela pose question », commente Selim El Meddeb.
Au pied des escaliers de la gare Saint-Charles, deux statues féminines incarnent les colonies d’Asie et d’Afrique. La seconde, dénudée, porte un collier en défenses d’animaux. En 2022, l’artiste Marie-Rose Frigiere a dansé sur elle pour s’approprier une histoire que personne ne lui avait apprise. Faut-il les mettre au musée ? Le débat reste en suspens.
Un tabou qui résiste
Les tentatives de réparation sont ardues. En 2014, une plaque commémorant les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata a disparu après des manifestations de Pieds noirs. Le seul monument marseillais dédié à la colonisation honore les rapatriés d’Algérie, une statue de César sur la corniche. Pour Selim El Meddeb, il faut en finir avec les « bienfaits de la colonisation » : 3 % d’accès à l’éducation primaire en 1945, 60 km de routes au Niger en 60 ans. Les colonies finançaient elles-mêmes leurs infrastructures, grâce à l’extraction de leurs ressources.
Et chez nous, en Corse ?
Cette histoire résonne avec la nôtre. Marseille fut aussi le port d’où partaient les colons corses vers l’Algérie, et où débarquaient les rapatriés en 1962. La métropole a toujours utilisé les îles comme réservoir de main-d’œuvre et de terres. Le tabou colonial n’est pas seulement marseillais, il est méditerranéen. Et nous, insulaires, savons ce que signifie être oubliés dans les récits officiels.
FAQ : questions sur le passé colonial de Marseille
Quel rôle a joué Marseille dans la colonisation ?
Marseille fut le centre névralgique du commerce colonial français, avec le monopole du commerce avec l’Empire ottoman et un port modernisé pour exploiter les ressources d’Algérie.
Pourquoi le sujet reste-t-il tabou ?
Le débat est encore brûlant, comme en témoigne la disparition d’une plaque commémorative en 2014 et l’absence de musées ou de films sur le sujet.
Quels liens avec la Corse ?
De nombreux Corses ont participé à la colonisation de l’Algérie comme colons ou soldats, et la diaspora corse à Marseille reste liée à cette histoire.
Article adapté par Clara Marchini pour Isula Nova.