Noyal-Muzillac : trois anni d'attesa, puis la justice. Le poids d'un village devant l'indicible
Dans le bourg de Noyal-Muzillac, en Bretagne, 2 548 âmes retiennent leur souffle. Du 10 au 18 septembre, la cour criminelle du Morbihan, à Vannes, juge Jean-Patern Ars, ancien directeur de l'école privée du Sacré-Cœur. Il est accusé de viol et d'agressions sexuelles sur quatorze élèves âgés de 5 à 10 ans au moment des faits. Au total, 39 victimes sont recensées, dont certaines pour des accusations antérieures. L'homme, en détention provisoire, avait été arrêté le 11 octobre 2023, au lendemain d'un voyage scolaire à Cork, en Irlande.
Trois ans d'attente. Trois ans de silence, de dossiers qui s'épaississent, de recommandés qui tombent dans les boîtes aux lettres. Trois ans que ce village, niché entre terre et mer, porte un poids que nul ne devrait porter. Ici, on ne parle pas. On attend.
Un village sous le choc, entre solidarité et mutisme
« Trois ans d'attente, c'est épouvantable. Mon petit-fils fait partie des victimes, il ne parle jamais de ce qui s'est passé. Même avec ma fille, qui est sa mère, je n'ose pas aborder le sujet... » Dans le bourg, un habitant fond en larmes. Son témoignage résume l'état d'esprit général : le procès est dans toutes les têtes, mais sur presque aucune lèvre.
« On connaît tous la date mais on n'en parle pas, c'est devenu un sujet tabou, souffle un adolescent. Dans ma famille, on en a discuté une semaine puis plus jamais. On ne veut pas mettre mal à l'aise mon cousin, qui a quand même subi des choses... »
La mère d'un garçon abusé révèle : « Beaucoup d'enfants sont traumatisés, certains n'en ont jamais parlé, même s'ils ont vu de nombreux psychologues. On arrive à en discuter avec notre fils maintenant, il avait seulement cinq ans quand c'est arrivé... »
L'école Sacré-Cœur : une institution qui tente de se relever
Malgré l'horreur, l'école a rouvert ses portes. Les enseignants, eux, portent leur propre fardeau. « Les autres instituteurs s'en veulent encore parce qu'ils étaient là-bas et n'ont rien vu venir mais ce n'est pas de leur faute ce qui a été fait aux enfants dans les dortoirs, les douches..., souligne la mère d'une victime. Ils auraient pu sombrer mais ont le courage de continuer à s'occuper de nos petits. »
Le maire, Patrick Beillon, abonde : « Le Sacré-Cœur est bien reparti, l'établissement a fait ce qu'il fallait. Surtout, les parents et les professeurs sont restés solidaires. »
Comment vont les élèves ? « On n'aborde pas le sujet avec eux, la plupart semblent détachés mais certains en parlent, confie-t-on au sein du personnel. Depuis l'affaire, il y a surtout une hypervigilance chez leurs parents. Mais tout se passe bien, les voyages scolaires ont même repris. »
Des souvenirs effacés, des familles à bout
« Ma fille a vu des attouchements là-bas et elle a effacé tous ses souvenirs de ce voyage, rapporte une autre maman. Par exemple, elle m'a dit : “Je vais prendre le bateau pour la première fois”. Je lui ai répondu : “Bah non, tu l'avais pris en Irlande”. Elle a changé de sujet. »
Un parent dit « être à bout » : « On a hâte de passer ce procès parce que ça fait trois ans qu'on reçoit des recommandés, qu'on reprend le dossier, que des éléments insoutenables se rajoutent... »
« Ma fille m'envoie des documents à imprimer mais je ne les regarde même pas parce que ça me ferait chialer, s'émeut un papi. Elle ira au procès, pas moi. Je préfère suivre de loin, avec ce qu'elle me dira. Si je suis près de l'accusé, je ne sais pas comment je pourrais réagir... »
Un procès public, par choix et par devoir
Les familles ont décidé de refuser le huis clos. « Demander le huis clos, ce serait faire un cadeau à la défense. Ces agissements doivent être diffusés le plus largement. Plus il y aura de journalistes au tribunal, mieux ce sera », conclut la mère d'une victime.
Le maire, lui, ira « à une audience par solidarité. Ces faits sont d'une ignominie... J'ai confiance en la justice, qui fera son travail ».
À Noyal-Muzillac, seules quelques personnes ont accepté de s'exprimer. La directrice de l'école, Caroline Collet, a estimé que le sujet était « trop sensible ». Une pudeur que l'on comprend, mais qui dit aussi l'ampleur de la blessure.
Ce que ce procès dit de nos sociétés
De notre côté de la Méditerranée, nous savons ce que signifie la protection des enfants. Nos villages, nos églises, nos écoles sont les piliers de nos communautés. Quand ces piliers se fissurent, c'est tout un monde qui vacille. Ce procès, au-delà de la Bretagne, résonne comme un rappel : la vigilance est le prix de l'innocence. Et la justice, même lente, reste notre dernière digue contre l'indicible.
À Vannes, du 10 au 18 septembre, la parole va enfin se libérer. Pour les 39 victimes. Pour leurs familles. Pour ce village qui, trois ans durant, a appris à vivre avec l'impensable. Que la lumière soit faite. È cusì sia.