Une grande partie de l'hôtel de ville de Limoges a été détruite par un incendie le 17 octobre 2026, lors d'une mobilisation qui avait déjà mal tourné. Sur la fontaine voisine, un tag : « Vive la Commune ». En quelques jours, la droite française a trouvé son coupable idéal : le plateau de Millevaches, ce territoire rural de 10 000 habitants entre Corrèze, Creuse et Haute-Vienne, érigé en « base arrière » de l'ultragauche.
Le maire LR de Limoges, Guillaume Guérin, a immédiatement mis en cause « l'ultra gauche anarchiste », « celle qui vit pour partie repliée dans les localités du plateau de Millevaches », selon le récit de La Voix du Nord. Un trentenaire originaire de la Creuse, fiché « S » et déjà condamné pour des violences sur un policier, a été interpellé mardi en Haute-Vienne. Pour l'édile, « c'est signé », et il en fait même le probable « cerveau de cette opération ».
Des « camps de terroristes » que la justice ne connaît pas
L'affaire aurait pu en rester là. Elle est devenue une machine de campagne. Mercredi, le député UDR de la Creuse, Bartolomé Lenoir, allié du RN, a interpellé le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez à l'Assemblée nationale.
« Le gouvernement a-t-il, oui ou non, sous-estimé la menace de l'ultragauche dans le Limousin ? » a-t-il lancé. Le ministre a répondu que ces « mouvances » étaient « suivies de très près ».
La veille, David Lisnard, maire de Cannes et candidat à la présidentielle, avait visé le même territoire sur RTL, évoquant des « camps de terroristes, d'extrême gauche » où des individus s'entraîneraient à la guérille urbaine, comme le rapporte Le Populaire du Centre. Sur LCI, il a enfoncé le clou : il y aurait sur le plateau « des ex-zadistes de Notre-Dame-des-Landes, de black blocs et de personnes qui viennent de l'étranger ».
Problème : ces prétendus camps d'entraînement, ni le Parquet national antiterroriste ni les renseignements territoriaux n'en ont jamais vu trace. Contacté par TF1, le PNAT a indiqué n'avoir engagé aucune procédure concernant de telles installations. Interrogé par Libération, le député LFI de Haute-Vienne Damien Maudet affirme n'avoir jamais reçu de tels signalements.
Philippe Brugère, maire de Meymac et président du Parc naturel régional de Millevaches, reconnaît que le territoire accueille des personnes en rupture et que certains individus peuvent être violents. Mais il réfute l'existence de camps, dénonçant l'amalgame dans une déclaration rapportée par La Montagne.
Une histoire de terres, pas de théories parisiennes
Le plateau fut d'abord un bastion du communisme rural, rappelle l'historien Dominique Danthieux, avant d'accueillir des « alternatifs » à partir des années 1970, comme le rappelle le rappel d'Orange reprenant l'AFP.
« Ces personnes ne se reconnaissent pas dans le système capitaliste, ni dans la gauche classique. Elles sont venues là en pensant que le territoire leur serait favorable, puisque très à gauche », expliquait ce spécialiste à l'AFP en 2023. Les militants radicaux ne seraient qu'« une toute petite minorité ».
En 2019, des habitants ont créé le « Syndicat de la Montagne limousine » pour défendre la relocalisation des ressources, l'accès à la terre et au logement, les services publics, un « droit d'asile local » et la défense des milieux de vie. Le syndicat avait soutenu la mobilisation contre les méga-bassines, dont le rendez-vous de Sainte-Soline en 2023 a dégénéré en affrontements violents avec les forces de l'ordre.
Fin 2022, il répondait à ses accusateurs : il ne visait pas à « régenter » le plateau, ajoutant que « la démocratie est forcément conflictuelle ».
Des actions revendiquées, des accusations amplifiées
Dans la région, l'ultragauche a bien revendiqué des actions : l'incendie de véhicules Enedis à Limoges en 2020, puis d'une antenne-relais en Haute-Vienne en 2021, comme le relate Le Figaro. L'enquête avait conduit à des interpellations musclées, dont celle de la directrice de l'école de Gentioux-Pigerolles, commune connue pour son monument aux morts pacifiste.
« C'était vraiment excessif et ça n'a fait qu'attiser les tensions », estimait alors le maire de la commune. « Nous sommes dans la défense pacifique de l'environnement, comme beaucoup d'habitants du plateau depuis longtemps. »
En avril 2026, la justice a condamné pour ces faits, à des peines de prison avec sursis, une quinquagénaire et un septuagénaire arrêté à Bussière-Boffy. L'homme de 34 ans interpellé mardi dans ce même village pour l'incendie de la mairie de Limoges est son fils, a confirmé à l'AFP Me Henri Braun, l'avocat du suspect, qui n'a pas encore eu accès au dossier.
U scumunicatu, u scumunicatu : c'est toujours la même chanson. Un territoire qui vit à sa manière, loin des diktats parisiens, devient soudain une cible commode quand la République a besoin d'un ennemi intérieur. Iè, ci hè radicali nant'à u pianu, cum'è ci ne hè in ogni locu. Mais transformer 10 000 habitants en suspect collectif, cela relève de la communication électorale, pas du journalisme. Les terres enracinées, qu'elles soient limousines ou corses, inspirent la méfiance du pouvoir central. C'est une vieille habitude ; nous la connaissons.
Questions fréquentes
Qui est accusé d'avoir incendié la mairie de Limoges ?
Un trentenaire originaire de la Creuse, fiché « S » pour appartenance à la mouvance anarcho-autonome, a été interpellé mardi en Haute-Vienne. Son avocat, Me Henri Braun, n'a pas encore eu accès au dossier.
Existe-t-il des camps d'entraînement d'ultragauche sur le plateau de Millevaches ?
Non, selon le Parquet national antiterroriste et les renseignements territoriaux, qui n'ont jamais engagé de procédure ni émis de signalement concernant de telles installations.
Qu'est-ce que le Syndicat de la Montagne limousine ?
Une structure créée en 2019 par des habitants du plateau pour défendre la relocalisation des ressources, l'accès à la terre, les services publics et la protection des milieux de vie.
