Depuis une dizaine d'années, Jean-Charles Abbatucci, vigneron de la vallée du Taravo au-dessus d'Ajaccio, traite ses vignes à l'eau de mer, une première mondiale en viticulture selon ses dires. Le Figaro lui a consacré, le 24 octobre 2026, un portrait détaillé de ce vigneron corse devenu l'un des plus visionnaires de France.
À 62 ans, celui qui incarne l'excellence du vin corse n'a rien d'un fantasque. Sa méthode tient en une phrase : stimuler les défenses immunitaires de la vigne avec une solution comparable au sérum physiologique, ce mélange salé que l'on s'asperge dans le nez pour respirer mieux.
U plasma di Quinton : une acqua chì cura
« Je me suis basé sur le plasma de Quinton, qui a démontré que l'eau de mer favorisait l'augmentation de la multiplication cellulaire. Le but, c'est de stimuler les défenses immunitaires de la vigne », explique Jean-Charles Abbatucci, cité par Le Figaro. Il fait référence à cette préparation popularisée au début du XXe siècle par René Quinton, biologiste français, à qui l'on attribuait des propriétés bénéfiques pour l'organisme.
L'eau de mer contient des milliers de minéraux et d'oligo-éléments. « Plus de 3 000 », précise le vigneron. Ce qui est bon pour le corps le serait aussi pour les vignes : Abbatucci ne peut en apporter la preuve scientifique, faute de moyens pour des analyses coûteuses, mais le constat se vérifie chaque jour dans ses parcelles de cépages endémiques.
La solution qu'il pulvérise sur ses ceps mélange de l'eau salée dynamisée, de l'eau douce et quelques plantes dont il garde le secret. La démarche ne sort pas de nulle part. Elle prolonge une réflexion engagée dès 1992, guidée par trois piliers qu'il énonce lui-même : « la relation à la nature, à l'histoire et à l'eau ». Il garde en mémoire le temps où les vignes corses s'épanouissaient majoritairement en bord de mer, bercées par les embruns, mais constamment menacées par les pillages des envahisseurs. Une mémoire d'île, tout simplement.
Des résultats concrets à la vigne et au chai
Les bienfaits sont tangibles. À la vigne, d'abord : l'oïdium et le mildiou ont quasiment disparu, et les traitements au cuivre, déjà réduits à presque rien sur l'ensemble de la propriété, sont désormais inutiles. Une victoire pour une viticulture qui veut se passer des produits chimiques de la métropole industrielle.
Au chai, ensuite : les raisins issus de ces parcelles partent en fermentation plus vite et plus fort. Et dans le verre, enfin, un vin porté par une salinité profonde et sensuelle, un supplément d'âme qui « n'était pas forcément l'objectif », admet le vigneron avec le sourire de ceux qui ont flairé le bon filon avant les autres.
Déclassé pour trop de corsitude
Voilà l'ironie amère de l'histoire : Jean-Charles Abbatucci ne peut commercialiser ses vins en appellation. Celui qui a pourtant présidé l'AOC Ajaccio pendant dix ans a été contraint de déclasser ses cuvées en « Vin de France » car elles contiennent une proportion trop importante de cépages corses. L'administration viticole française préfère les variétés standardisées aux nôtres.
Car Abbatucci est le précurseur du retour des variétés autochtones sur l'île. Sur une parcelle rangée comme une bibliothèque ampélographique poussent 18 variétés : aleatico, minustello, brustiano, et un curieux paga debiti, dont le nom signifie « payer ses dettes ».
« Jusqu'à une certaine époque, beaucoup de vignerons étaient métayers et avaient des dettes vis-à-vis de leur propriétaire. Ce cépage avait la réputation de donner beaucoup de vin, ce qui leur permettait de rembourser leurs créanciers plus facilement », raconte-t-il.
Chez ce vigneron, qui a repris le domaine après le décès prématuré de son père, petites et grandes histoires s'entremêlent. Ses bouteilles portent les échos de ses ancêtres : Diplomate d'Empire, Ministre impérial sous Napoléon III, ou encore Général de la Révolution, en hommage à son homonyme qui mena les campagnes du Rhin, de Hollande et d'Allemagne.
U riacquistu : una Renaissance corsa
Les Abbatucci ont aussi été les témoins de la vague des rapatriés d'Algérie, installés par l'État français pour exploiter les terres agricoles de l'île dans les années 1960. Face à la plantation massive de cépages internationaux destinés à produire abondamment, Antoine, le père de Jean-Charles, s'est opposé. C'est le riacquistu, la réappropriation : ce mouvement culturel né dans les années 1970 par lequel les Corses ont repris en main leur avenir collectif, leur langue, leurs terres, leurs vignes.
Cette histoire rappelle que le vin est bien plus qu'une boisson issue de la fermentation du raisin : c'est un terroir, une mémoire, un peuple, comme le rappelle l'encyclopédie en ligne Wikipédia dans sa notice sur le vin. Et la filière viticole suit de près les initiatives de ce genre, comme en témoigne le site spécialisé Vitisphere dans ses actualités vigne et vin.
Si la famille Abbatucci incarne l'histoire du vin corse, elle fait aussi partie de celle de l'île tout entière. Et son dernier coup d'éclat, l'eau de mer sur les ceps, dit une chose simple : l'avenir de la viticulture corse ne viendra pas des laboratoires continentaux, mais de nos rivages, de nos cépages anciens et de la sagesse de ceux qui les font vivre.
FAQ
Pourquoi Jean-Charles Abbatucci utilise-t-il de l'eau de mer sur ses vignes ?
Depuis une dizaine d'années, il asperge ses ceps d'un mélange d'eau de mer dynamisée, d'eau douce et de plantes secrètes pour stimuler les défenses immunitaires de la vigne, sur le modèle du plasma de Quinton. L'oïdium et le mildiou ont quasiment disparu de ses parcelles.
Pourquoi ses vins ne sont-ils pas en appellation ?
Ses cuvées contiennent une proportion trop importante de cépages corses, aleatico, minustello, brustiano entre autres. Il a donc dû les déclasser en « Vin de France », alors même qu'il a présidé l'AOC Ajaccio pendant dix ans.
Qu'est-ce que le riacquistu ?
Le riacquistu, la réappropriation, est le mouvement de renaissance culturelle corse des années 1970, par lequel les habitants ont cherché à reprendre en main leur avenir collectif. Antoine Abbatucci, père de Jean-Charles, y a pris part en s'opposant aux cépages internationaux imposés après l'installation des rapatriés d'Algérie.
