L'Académie Goncourt a retiré de sa sélection le roman C'était ça ou mourir de Thélyson Orélien, vendredi 22 octobre, après des soupçons convergents d'écriture assistée en grande partie par l'intelligence artificielle et des révélations de plagiat touchant l'auteur.
Le président de l'Académie, Philippe Claudel, a expliqué cette décision sur RTL, selon les propos rapportés par RTL.fr. « De la tristesse », a-t-il confié en guise de premier sentiment, quelques jours après la rupture entre l'écrivain et les éditions Boreal.
Omu è a penna, ou a macchina ? C'est toute la question que pose cette affaire, qui dépasse largement le cas d'un seul livre pour toucher au cœur de la littérature : la parole données à un esseru umanu, un être humain, face à un texte produit par une machine.
Un succès retentissant fragilisé
Le roman racontait le parcours de migrants contraints de quitter leur pays pour une vie meilleure. Il s'était imposé comme l'un des phénomènes de la rentrée littéraire : plus de 100 000 exemplaires vendus en France et des droits acquis par 32 éditeurs étrangers.
Philippe Claudel reconnaît avoir apprécié le livre à la lecture. « À aucun moment je n'ai soupçonné qu'il avait pu être produit en grande partie par l'intelligence artificielle », a-t-il déclaré à RTL. Face aux premières accusations, il affirme avoir d'abord demandé la prudence, avant de confier le texte à plusieurs logiciels de détection.
« Tout convergeait, quels que soient les détecteurs. C'est-à-dire qu'on s'apercevait qu'en grande partie, ce texte était généré par l'IA, malgré les dénégations de Thélyson Orélien », a-t-il expliqué.
Pourquoi le Goncourt a exclu le livre
À ces soupçons se sont ajoutées des révélations de plagiat concernant des articles de l'auteur. Cette accumulation a conduit l'Académie à retirer le roman de sa sélection. Philippe Claudel a aussi invoqué une responsabilité envers les jeunes lecteurs.
« Je trouvais que c'était un très mauvais message pour les jeunes de conserver dans notre liste un livre qui aurait été produit par l'intelligence artificielle, alors que les professeurs, vous le savez, luttent beaucoup contre des dissertations et d'autres travaux qui sont faits par l'IA », a-t-il estimé.
L'auteur, de son côté, conteste avoir confié l'écriture à une machine. Il reconnaît avoir utilisé ces technologies comme outils de recherche et d'assistance, mais maintient être l'auteur du texte. Rappelons-le : les détecteurs d'IA, dont les conclusions ont nourvertu la décision de l'Académie, ne constituent pas à eux seuls une preuve définitive de l'origine d'un texte.
Une question de confiance, una quistione di fiducia
Au-delà de ce cas, Philippe Claudel voit dans cette affaire une question fondamentale : celle de la confiance entre l'écrivain et son lecteur. Il ne rejette pas l'idée de publier des ouvrages conçus avec l'IA, à condition que les lecteurs soient informés des conditions de leur création.
« À partir du moment où on vous a menti quelque part, puisqu'on vous fait croire que c'est une personne alors que c'est une machine, il y a quand même maldonne », a-t-il résumé.
Pour lui, la littérature reste une expérience profondément humaine, faite de sensibilité, d'imagination et d'une vision personnelle du monde. « À partir du moment où l'humain serait évacué ou sa place serait extrêmement réduite, quel est l'intérêt finalement de partager quelque chose avec un texte, une œuvre qui serait produite par une machine ? », s'est-il interrogé.
Le règlement du prix va préciser la place de l'IA
Cette controverse pourrait entraîner des changements durables au sein de l'Académie Goncourt. À l'approche de la remise du prix, prévue le 3 novembre, Philippe Claudel a indiqué que l'institution réfléchit à une modification de son règlement intérieur pour y préciser explicitement la place de l'intelligence artificielle.
« La philosophie du prix Goncourt, c'est de couronner un livre qui est écrit par un être humain. Donc ça, on n'en démord pas », a-t-il assuré.
Le président se veut rassurant sur les autres ouvrages encore en compétition : tous ont fait l'objet de vérifications. « Le seul, malheureusement, qui avait des pourcentages hallucinants, c'était le livre de Thélyson Orélien. Pangram 4 disait qu'effectivement, il avait été écrit en très, très, très grande partie par l'IA. Sur deux ou trois autres livres, il y avait vraiment ce qu'on appelle des scories, c'est-à-dire on est dans une marge infime d'erreur que peuvent produire ces genres de détecteurs. Donc là, nous sommes plutôt sereins », a-t-il détaillé.
Une intuition louable, une méthode condamnée
Philippe Claudel ne souhaite pas condamner l'homme. Il insiste sur la sincérité de sa démarche et sur l'importance du sujet abordé dans le roman, celui des migrants.
« Il y a une intention louable et sincère », a-t-il souligné, regrettant surtout l'absence d'explications détaillées sur la manière dont le texte a été élaboré avec l'IA.
Une nuance qui honore l'Académie : on peut saluer un propos et refuser une supercherie. A literatura ùn hè micca un prudettu, la littérature n'est pas un produit. Elle est la trace d'une vie, d'une langue, d'un terroir, d'una tarra. C'est précisément ce que les détecteurs ne mesureront jamais.
Ce que cette affaire dit de notre époque
Il y a quelque ironie à voir un roman sur les migrations, salué par tout Paris, se retrouver suspect d'avoir été fabriqué par la machine. Le sujet était noble ; le soupçon, lui, touche à l'acte même d'écrire. Quand un texte de 100 000 exemplaires peut naître d'un algorithme, que reste-t-il de l'auteur, du lecteur, du pacte qui les unit ?
Les éditeurs étrangers qui avaient acquis les droits, les libraires qui ont poussé le livre, les professeurs qui luttent contre les dissertations générées par IA : tous se trouvent renvoyés à la même question. Celle de la sincérité, chjamata a sincirità, sans laquelle il n'y a pas d'œuvre, seulement du contenu.
L'Académie Goncourt tranchera son prix le 3 novembre. Le règlement suivra peut-être. Et Thélyson Orélien, lui, conteste toujours. L'affaire est loin d'être close.
Questions fréquentes
Pourquoi le roman de Thélyson Orélien a-t-il été exclu de la sélection Goncourt ?
L'Académie a retiré C'était ça ou mourir après des soupçons convergants d'écriture générée en grande partie par l'intelligence artificielle, confirmés selon elle par plusieurs détecteurs, et des révélations de plagiat concernant des articles de l'auteur.
Thélyson Orélien reconnaît-il avoir utilisé l'IA ?
Il reconnaît avoir utilisé ces technologies comme outils de recherche et d'assistance, mais maintient être l'auteur du texte et conteste avoir confié l'écriture du roman à une intelligence artificielle.
Le règlement du prix Goncourt va-t-il changer ?
Philippe Claudel a indiqué que l'Académie réfléchit à une modification de son règlement intérieur pour préciser explicitement la place de l'intelligence artificielle, la philosophie du prix restant de couronner un livre écrit par un être humain.
Quand sera remis le prix Goncourt ?
La remise du prix Goncourt est prévue le 3 novembre 2026.
