Le Sénat examine ce 23 octobre 2026 le projet de réforme constitutionnelle sur l'autonomie de la Corse. Un texte que Jean-Luc Mélenchon, jadis jacobin farouche, a porté avec un zèle surprenant : à Bastia comme à Nouméa, l'insoumis a changé de refrain. Cambiamentu di musica, sicuru. Mais que valent les serments d'un homme qui écrivait en 2000, dans Marianne, qu'il valait mieux « perdre la Corse que la République » ?
Le 23 juin 2026, à l'Assemblée nationale, le texte constitutionnel sur l'autonomie de l'île a été adopté avec les 60 voix du groupe LFI. Selon Orange Actualités, Gilles Simeoni et Jean-Luc Mélenchon ont trinqué ce soir-là à la buvette du Palais Bourbon, grisés par la victoire. Le maire de Bastia avait besoin de ces voix. Il ne souhaitait pas vraiment l'étaler sur les pavés de l'île : « Si Gilles Simeoni a eu besoin du soutien de LFI pour son texte, il n'a pas intérêt à ce qu'il soit connu en Corse », confie un proche cité par le même média.
Da u giacubinu à l'autunumistia : un long cheminement
Le revirement est réel. En 2000, ministre de Lionel Jospin, Mélenchon prend publiquement ses distances avec le processus de Matignon qui devait permettre à l'Assemblée de Corse d'adapter certaines lois nationales. Sa tribune « Jacobin, justement », publiée dans Marianne fin août 2000, tonitruait : « Mieux vaut perdre la Corse que la République. » Venti anni dopu, l'uomu hà cambiatu di campu.
Sur son blog, en novembre 2017, il écrivait au contraire : « Quand une île française élit trois députés sur quatre parmi les autonomistes, il est devenu vain d'ignorer que quelque chose de très profond et peut-être d'irréversible s'est produit. » Quelques jours plus tard, il félicitait l'alliance entre Gilles Simeoni et Jean-Guy Talamoni pour leur victoire aux territoriales. Le même homme qui, selon un ancien conseiller cité par L'Express, « considérait que toute concession sur les outre-mer risquait de les livrer à des puissances étrangères ».
Une stratégie électorale, pas une conversion
Chez LFI, la discipline de vote a fait le reste. Selon Titre Presse, qui relaye l'enquête de L'Express, Mélenchon aurait insisté auprès d'Éric Coquerel et d'Ugo Bernalicis, rapporteurs du texte, pour que le groupe vote d'un bloc. Certains députés insoumis ont confié leur malaise avant le scrutin, d'autres évoquant avec ironie une indisposition soudaine le jour du vote. « Il est très difficile chez LFI d'exprimer des variations de ligne », analyse le politologue Olivier Rouquan.
La note du politologue Jérôme Fourquet, publiée par la Fondation Jean Jaurès, éclaire la mécanique : LFI moule son discours sur les aspirations de chaque segment électoral ultramarin. « La direction de LFI calque sur les territoires ultra-marins sa stratégie qu'elle déploie dans les banlieues françaises : aimanter des abstentionnistes en adaptant son discours », décrypte le spécialiste de la géographie électorale. Sur la vaccination, par exemple, Mélenchon a accordé du crédit aux discours anti-vax en vogue aux Antilles quand il appelait à se faire vacciner en métropole.
L'arithmétique présidentielle explique le reste. En 2022, le tribun n'a réuni que 13 % des suffrages en Nouvelle-Calédonie et en Corse, contre plus de 50 % en Martinique, en Guyane et en Guadeloupe. Sa marge de progression est donc la plus forte précisément là où il promet aujourd'hui l'autonomie à la Corse et aux Antilles, et une voie « vers l'indépendance » à Nouméa. Il rebaptise même le territoire « Calédonie-Kanaky », du nom donné par les mouvements indépendantistes kanaks depuis les années 1970.
Simeoni, prudent : « si discorre cu tutti »
À Bastia, cet étalage de proximité agace. « Mélenchon donne l'impression d'entretenir avec lui une relation privilégiée, mais Simeoni discute avec tout le monde y compris le RN ! », souligne un proche du maire, rapporté par IntelliNews. Le président du conseil exécutif a joué sa carte autonomiste en dialoguant avec tous les groupes parlementaires, sans exclusive et sans dépendance. A nossa strada hè a nostra, un'altra.
Les indépendantistes ultramarins ne s'y trompent pas. Le MDES en Guyane, le Péyi-A en Martinique, dont le fondateur Jean-Philippe Nilor siège au groupe LFI depuis 2022, ou encore le FLNKS en Nouvelle-Calédonie ont bien été courtisés. Mais Tavini, le parti indépendantiste polynésien, n'a jamais donné suite à la visite de Mathilde Panot et de Younous Omarjee en 2024. Ses dirigeants n'avaient pas oublié que l'eurodéputé Mélenchon qualifiait fin 2011 de « erreur de perspective » la demande d'Oscar Temaru de réinscrire la Polynésie sur la liste onusienne des pays à décoloniser. « On est beaucoup à douter de sa sincérité, on n'oublie pas le sénateur socialiste jacobin qu'il a longtemps été et on n'a surtout pas envie d'être instrumentalisés », lâche un dirigeant indépendantiste.
Ce que la réforme change pour la Corse
Le texte examiné au Sénat ce 23 octobre 2026 marque une étape constitutionnelle inédite pour l'île : la reconnaissance d'un statut d'autonomie au sein de la République. C'est le fruit de décennies de combat autonomiste, porté à l'Assemblée par les élus nationalistes et leurs alliés. Que les insoumis votent pour, tant mieux pour eux. U testu hè quì, è hè u nostru.
La vigilance reste de mise. En Nouvelle-Calédonie, Mélenchon promet l'indépendance au 1er janvier 2028 après un référendum en septembre 2027, selon l'engagement réitéré par Bastien Lachaud et Mathilde Panot lors de leur déplacement de mai 2026. « La France insoumise en a fait un sujet central parce qu'il s'agit du respect du droit international et du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes », déclarait le député à L'Express en mai 2025. Belles paroles, qui sonnent d'autant plus justes qu'elles viennent tard, et d'un homme qui a passé trente ans à combattre exactement le contraire.
Pour l'heure, l'essentiel se joue au Sénat, puis au Congrès. Le vote des insoumis a été utile ; il ne sera jamais déterminant. L'autonomie de la Corse ne doit rien à Jean-Luc Mélenchon. Elle doit tout à ceux qui, ici, n'ont jamais cessé de la vouloir.
FAQ
Quand le Sénat examine-t-il la réforme constitutionnelle sur l'autonomie de la Corse ?
Le projet de loi constitutionnelle sur l'autonomie de la Corse est examiné au Sénat le 23 octobre 2026, après son adoption à l'Assemblée nationale le 23 juin 2026 avec les 60 voix du groupe LFI.
Pourquoi le soutien de Mélenchon à l'autonomie de la Corse surprend-il ?
En 2000, Jean-Luc Mélenchon écrivait dans Marianne qu'il valait mieux « perdre la Corse que la République ». Il s'est ensuite investi personnellement pour faire voter son groupe en faveur du texte constitutionnel de 2026.
Que reprochent les indépendantistes ultramarins à La France insoumise ?
Plusieurs partis indépendantistes doutent de la sincérité de Mélenchon, ancien jacobin qui refusait toute concession sur les outre-mer, et craignent d'être instrumentalisés à des fins électorales.
