Le Sénat français a rejeté, lundi 27 octobre au soir, la réforme constitutionnelle sur l'autonomie de la Corse, après l'avoir largement réécrite. En réponse, le camp autonomiste a annoncé son retrait immédiat du processus de Beauvau, ouvrant une crise institutionnelle sans précédent entre l'île et Paris.
Le texte voté dans un premier temps par l'Assemblée nationale en juin 2026 a été abattu au palais du Luxembourg par 181 voix contre 134, selon lindependant.fr. Les sénateurs de droite ont refusé d'inscrire dans la Constitution l'existence d'une « communauté insulaire » et ont réduit à presque rien les pouvoirs dérogatoires promis à la Collectivité de Corse.
« Les masques tombent » : i maschere cascanu
« Une majorité archaïque a choisi ce soir de détruire un accord politique équilibré patiemment construit et porteur d'espoir. Dans ces conditions, nous nous retirons du processus de Beauvau », a lancé le sénateur de Haute-Corse Paul Toussaint Parigi, figure de Femu a Corsica, avant de quitter l'hémicycle aux côtés des élus autonomistes et nationalistes venus assister aux débats.
La colère est unanime côté corse. Le Parti de la nation corse (PNC) a lui aussi retiré son soutien au processus, dénonçant dans un communiqué le « mépris » des sénateurs envers l'île et le travail de quatre années de négociation.
« Nous sommes venus avec la volonté de construire une solution politique, nous avons rencontré une volonté claire de mettre à bas tout cela », a regretté le maire de Bastia Gilles Simeoni, au micro de France 3 Corse.
Un compromis détricoté article par article
Le processus de Beauvau avait été lancé en 2022 par l'ex-ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin, à la demande d'Emmanuel Macron. Le compromis avait été validé par l'Assemblée de Corse en 2024, puis préservé par les députés en juin 2026. Le Sénat vient de faire tomber l'édifice en une soirée, relate France 24.
La droite sénatoriale, portée par Bruno Retailleau, patron des Républicains et candidat déclaré à la présidentielle, a réécrit le texte dans un sens restrictif. Un amendement a supprimé la notion de « communauté insulaire » et de « lien singulier à la terre corse », remplacées par la formule sèche de « patrimoine historique, linguistique et culturel singulier ». Un affront. Les autonomistes ont quitté l'hémicycle après ce vote, avant même la fin des débats.
La rapporteure LR Muriel Jourda a défendu cette pilule : « C'est une question de cohérence législative », a-t-elle affirmé, craignant un « désordre considérable dans l'État de droit ». La ministre de l'Aménagement du territoire, Françoise Gatel, a rétorqué que ce texte réécrit était « un leurre » qui vient « dévoyer le principe d'autonomie ».
Retailleau : « constitutionnaliser le communautarisme »
Bruno Retailleau a assumé la casse. Il a reproché au texte initial de vouloir « constitutionnaliser le communautarisme ».
« Il ne peut pas y avoir une sorte de double souveraineté populaire avec une loi corse qui dirait quelque chose, et une loi française qui dirait autre chose », a-t-il martelé à la tribune.
Voilà donc le fond de l'affaire : pour la droite parisienne, la Corse n'est qu'un département comme les autres, un territoire qui n'a ni histoire propre, ni langue, ni peuple. Le président des sénateurs socialistes, Patrick Kanner, a lui-même accusé la droite de « bloquer un processus qui a longuement mûri », rapporte Boursorama.
Ce qui se passe maintenant pour l'autonomie
Techniquement, le rejet est un coup d'arrêt définitif pour cette législature. Toute réforme constitutionnelle doit être votée dans les mêmes termes par les deux chambres, puis adoptée en Congrès à la majorité des trois cinquièmes. Un aboutissement avant la présidentielle paraissait déjà improbable ; il est désormais hors de portée, confirme La Nouvelle République.
Côté gouvernement, Françoise Gatel a assuré que l'exécutif « continuera à discuter » et « reprendra contact avec les élus corses » dès mardi. Des mots, encore des mots, après quatre ans de promesses non tenues.
Femu a Corsica a salué sur X « une défaite cuisante pour la droite sénatoriale et ses soutiens en Corse qui s'impatientaient de célébrer l'enterrement du processus ». Le parti autonomiste voit dans ce vote la confirmation de ce que l'île sait depuis longtemps : Paris ne cédera jamais rien par la négociation.
« Les masques tombent », s'est indigné le sénateur Renaissance Benjamin Huin, accusant la droite de ne pas « faire confiance aux territoires ». Même au sein de la majorité présidentielle, la gêne est palpable.
Una lezione per u futuru
Leçon à retenir : le processus de Beauvau reposait sur une hypothèse fragile, celle d'une bonne volonté de l'État français. Elle n'existe pas. L'Assemblée nationale avait voté, l'Assemblée de Corse avait validé, et le Sénat a suffi à tout annuler. La règle du jeu est écrite pour que l'île ne gagne jamais.
Reste l'essentiel : la Corse, Isula, n'a pas besoin de l'aval du palais du Luxembourg pour exister. Sa langue, sa terre, a soja, sa communauté de destin sont des réalités que nul amendement ne peut effacer. Ce que le Sénat a rejeté lundi soir, ce n'est pas un texte : c'est la reconnaissance d'un peuple. Et un peuple n'attend pas.
Questions fréquentes (FAQ)
Qu'a décidé le Sénat le 27 octobre 2026 ?
Le Sénat a rejeté à 181 voix contre 134 la réforme constitutionnelle sur l'autonomie de la Corse, après l'avoir largement réécrite dans un sens restrictif.
Pourquoi les autonomistes ont-ils quitté le processus de Beauvau ?
Femu a Corsica et le PNC ont annoncé leur retrait du processus de Beauvau en protestation contre la suppression de la « communauté insulaire » du texte et la réduction des pouvoirs dérogatoires accordés à la Corse.
La réforme peut-elle encore aboutir ?
Non, pas avant la présidentielle. Une réforme constitutionnelle doit être votée en termes identiques par les deux chambres, puis approuvée en Congrès à la majorité des trois cinquièmes.
Qui a piloté le blocage au Sénat ?
La droite sénatoriale, menée par Bruno Retailleau, a réécrit le texte puis voté contre son adoption, rejointe par les opposants à toute réforme.
