Lagos en fête : quand l'Afrique s'enivre de « Detty December »
Loin de nos préoccupations insulaires, à des milliers de kilomètres de notre belle Corse, Lagos s'enfièvre chaque décembre. Cette mégapole africaine de plus de 20 millions d'âmes vit alors au rythme effréné du « Detty December », une frénésie nocturne qui révèle les contrastes saisissants d'un continent en mutation.
Quand l'harmattan jaunit le ciel nigérian, la capitale économique du pays le plus peuplé d'Afrique ne dort plus. Les Nigérians de la diaspora affluent par milliers, gonflant encore cette métropole déjà saturée. Embouteillages monstres, tarifs de taxis qui flambent, restaurants et clubs bondés jusqu'à l'aube : bienvenue dans le « Dirty December » version pidgin local.
Une économie de la fête dans un pays en crise
Sur le terrain d'Ilubirin, coincé entre voie rapide et lagune, le « Detty December Festival » déploie ses fastes au milieu d'immeubles inachevés. « Après avoir travaillé toute l'année, le mois de décembre est l'occasion de sortir », explique Chioma Chinweze, consultante en marketing.
Cette soif de divertissement frappe par son ampleur dans un pays rongé par l'inflation à deux chiffres. Depuis 2023, le Nigeria traverse sa pire crise économique depuis une génération. Pourtant, les billets de 100 dollars volent dans les décolletés, selon la tradition du « spraying » nigérian.
À Victoria Island, quartier chic de Lagos, les établissements se multiplient. « Tout se passe pendant Detty December, de nouveaux clubs ouvrent, de nouveaux restaurants ouvrent. Pour être très honnête, c'est pendant Detty December qu'on gagne de l'argent », confie Charbel Abi Habib, manager du Mr Panther.
L'insouciance face aux réalités
Curieux contraste : tandis que la moitié nord du Nigeria sombre dans l'insécurité et les kidnappings de masse, poussant le président Bola Tinubu à proclamer l'état d'urgence fin novembre, Lagos fait la fête. Les noctambules semblent imperméables à ces préoccupations sécuritaires.
« Je ne me suis jamais sentie autant en sécurité qu'ici », affirme Liberty Mini, décoratrice burundaise installée dans la mégapole depuis trois ans. Une bulle de prospérité et d'insouciance dans un océan de difficultés.
À 4 heures du matin chez Vein, où Tiwa Savage, star de l'afrobeat, vient d'inaugurer l'établissement, les Mercedes et Lamborghini stationnent pendant que résonnent les derniers beats. « Demain, la fête continue », sourit Babatunde Olabode avant de rentrer se coucher « peut-être d'ici une heure ».
Cette frénésie lagotienne interroge sur les priorités d'une Afrique urbaine en pleine transformation, où coexistent misère et opulence, crise économique et consumérisme débridé. Un spectacle fascinant et troublant, vu depuis notre île méditerranéenne où les vraies valeurs résistent encore aux sirènes de la modernité globalisée.